
Du designer au product design engineer

L’IA n’a pas tué le designer, elle a considérablement agrandi son terrain de jeu, le champs des possibles. Le Product Design Engineer conduit un projet de l’analyse à la mise en ligne, en pilotant des agents IA dans un cadre qu’il a lui-même construit : son harness.
Cela fait plus d’un an maintenant que l’on nous annonce, à grands coups de titres putaclic, la mort du métier de designer. Claude Design balaye tout, y compris Figma (l’action perd 7 % le jour de l’annonce, le 17 avril, et près de la moitié de sa valeur depuis janvier), avec Paper le canvas passe dans le code, tu peux créer un site avec un prompt, copier un site en 5 minutes pendant que tu prends un café grâce à clone-website, Lovable propose de s’affranchir des designers, etc…
L’impact sur le réel est sérieux.
McKinsey estime que 80 % des tâches répétitives du design sont automatisables, et 75 % des web designers disent que la concurrence de l’IA a déjà touché leur activité cette année. La tension est palpable, les grosses agences se réorganisent profondément, le métier est en tension, je reçois des connexions de designers freelance au quotidien.
Mais ce qui change ici, ce sont les outils, pas le savoir-faire. Nous avons une opportunité immense grâce à ces outils de nous focaliser sur nos savoir-faire et non pas sur la maîtrise d’une interface comme celle d’un Figma. L’interface est devenue accessoire. Mais le rôle du designer est aujourd’hui central dans le jeu et son terrain de jeu a considérablement grandi : il va de l’analyse en amont jusqu’à la mise en ligne.
Bref, ”Morvandiau pas mort, Morvandiau vendra chèrement sa peau“
(pour ceux qui ont la ref)
Comment on va plus loin.
On travaille mieux, bien plus vite, sans les mêmes équipes, sur un scope bien plus large
Dans un contexte où les outils se perfectionnent tous les jours, avec les améliorations silencieuses des MCP qui donnent toujours plus de puissance de conception, avec fidélité et qualité, le lien direct entre les concepts créatifs, le design et le code est maintenant une réalité qui ne cesse d’être optimisée. On va de la vision au produit en droite ligne et on peut le faire seul ou en mode studio, et vite.

Si tu as le bon harness (et l’envie de changer), ton savoir-faire de designer change d’échelle et les frontières métiers d’il y a peu ont sauté. Le métier a changé radicalement et tu es libre finalement de définir ton nouveau métier dans un terrain de jeu où il n’y a pas encore vraiment de nom pour ta zone d’action. Ambiance Far West, ambiance changement de paradigme.
Le digital est un terrain de remise en question par essence du fait de la connexion intime à la technologie. Aujourd’hui, pas le choix, il faut évoluer.
Nous, on a tout changé depuis 1 an avec un positionnement qui peut s’apparenter à la notion de Product Design Engineer, concept qui couvre l’amont et l’aval mais où cette vision product design est centrale dans le positionnement et les faits.
Ce que fait bien l’IA pour le Product Design
- Tout ce qui est mathématisable
- On peut designer maintenant dans Figma depuis un terminal via les MCP, la réactivité est incroyable (Via le MCP natif maintenant ou via MCP tiers). On ne touche quasiment plus la souris sauf pour adapter, faire à son goût ou dans les codes de la marque.
- On peut explorer vite (et bien) : sortir dix pistes ou variantes là où il était long d’explorer deux pistes.
- Chercher, sourcer, synthétiser : benchs, veille, analyse de marché, et synthèses. Beaucoup plus rapide et si c’est bien orchestré, tellement plus riche.
- Appliquer les règles que l’on a définies et consigner toutes les décisions, documenter, le suivi est radical.
- Traduire du design vers le code sans perte, quand les règles sont écrites (Notre méthode Brand System). Et l’inverse marche aussi.
- Exécuter à grande vitesse et très précisément : l’intégration, le code, les déclinaisons responsive.
- Vérifier : cohérence, accessibilité, SEO technique, recette.
- Tenir dans le temps les règles définies et ne pas partir en dérive de design ou de code. Pas de slop ici.
Ce que ne sait pas faire l’IA, ou mal si elle n’est pas cadrée
- Avoir une vision créative, transposer un univers de marque, faire passer les émotions, les sentiments. On est souvent dans la perfection géométrique, des rythmes mais l’aspérité de marque est dans l’imperfection, ce feeling impalpable qui définit le caractère.
- l’IA ne sait pas où aller, elle fonctionne en analogie et te mène naturellement à une destination que tu ne connais pas, de probabilité en probabilité. Le cadrage est fondamental et à la base du cadrage, il y a une vision, des idées et c’est ça le fonctionnement du métier de designer.
- Elle ne sait pas juger d’un design ou elle va le faire sur des principes qui ne sont pas les tiens. Ton oeil est fondamental. C’est toi qui tient le manche.
- Oser le décalage. Une idée décalée va contre la probabilité, et l’IA suit la probabilité.
- Entendre le non-dit du client : le contexte, les enjeux internes, ce qu’il ne formule pas. C’est notre rôle d’avoir compris et consigné de façon claire. C’est lattent à la vision que l’on projète.
- Porter une relation : créer la confiance, faire accepter un choix. Elle n’est pas légitime et la relation client reste évidemment fondamentale. On parle d’outils.
L’IA exécute, elle ne sait pas quoi faire. La vision, le jugement, le décalage, l’écoute du client apertiennent au designer. Le harness, c’est ce qui lui permet de traduire cette vision en réalité, exactement comme il l’a pensée.
Un Harness, c'est quoi ?
Le harness ou harnais, est personnel à chacun ou à chaque team, c’est tout ce qu’on met en place autour de l’IA pour qu’elle travaille dans nos lignes : un cadre, une mémoire, des règles et des branchements vers les outils. Le modèle est le moteur, le harness est le reste de l’avion.
Notre Harness
De notre côté on a mis des mois à le mettre en place, le roder, le peaufiner. Et il s’améliore tous les jours car les MCPs changent, de nouveaux apparaissent et la remise en question est, ici encore, permanente. Mais ce harness est fondamental car il permet l’exécution de la vision initiale de façon cadrée, fidèle et qui persiste dans le temps.

Le terrain. Les analyses posées comme piliers : plateforme de marque, marché, concurrence, personae, jobs to be done… C’est le cadre dans lequel tout le reste travaille. L’IA va nous permettre de crawler, chercher, sourcer, analyser, valider des hypothèses, faire naître des idées, itérer, amender. La réflexion elle-même se construit par itération pour une base ultra solide.
La mémoire. Une IA sans système mémoire dérive. La mémoire est fondamentale dans le métier agence. Les plans, les briefs et les décisions, écrits et conservés. Chaque étape les consulte et les complète, une démarche que l’on peut assimiler à celle d’un chef de projet. C’est central pour toutes les branches d’un projet.
Les règles de marque. D’abord la DA, le Design System, les règles de composition et de motion. Nous on appelle cela le Brand System. On le construit conjointement aux intentions créatives, aux blocs et aux écrans. Il est le garant de l’identité de marque.
Les règles de construction : le code. Elles disent comment c’est construit. Les conventions du repo, rien de codé en dur (tout passe par les tokens), un périmètre clair pour chaque tâche, et des interdits : pas de refactoring opportuniste, pas de mise en ligne sans validation. Les conditions d’arrêt quand quelque chose ne colle pas, les redirections dès qu’une URL change, etc. Elles s’adaptent à la stack quand nous portons le code.
Les rôles. On travaille avec l’agent de développement en CLI à l’exécution dans le repo ou dans Figma, avec des agents métiers pour cadrage, suivi plan action, actions métiers… Le tout interconnecté à la mémoire où l’on contribue, amende, cadre. Les périmètres sont définis et régulés. Le designer cadre, amende, décide et valide, les agents exécutent.
Les branchements. Figma, WordPress, Elementor, JetEngine, Next.js, Vercel, Shopify. Ce sont les canaux qui relient la décision à l’exécution, en continuité et cohérence. L’interface est devenue accessoire dans le process. Tout n’est qu’histoire d’API et de MCP.
Les boucles de contrôle. Review dans Figma, retours, preprod en validation. On vérifie toujours sur un rendu réel, jamais uniquement sur la spec.
Ce qui change dans l’organisation
Dans une agence, un projet mobilise un directeur de projet, un chef de projet, un designer, un expert SEO, un intégrateur, un développeur… Plusieurs intervenants selon projet, autant de relais, et autant de façon de perdre d’info et d’avoir une dérive potentielle.

Ici, dans cette organisation centrée product design, les rôles de changent en définitive pas, mais une seule personne pilote les décisions, et les agents assurent l’exécution. Pour le client, c’est un seul interlocuteur, un gain de temps, de la réactivité, moins de dérive, et une idée qui arrive intacte à la mise en prod.
Focus sur la valeur ajoutés, le savoir-faire
Fondamentalement, le savoir-faire du designer est affranchi en grande partie des étapes de conception physique. Son travail est maintenant concentré sur sa valeur ajoutée première, son savoir-faire, son esprit d’analyse, de synthèse, sa créativité, son expertise de l’expérience utilisateur, son expérience terrain.
Tout va donc beaucoup plus vite, on fait mieux, seul ou sans une grosse équipe, HiFi techniquement et les frontières métier s’effacent. Le designer ici peut devenir Product Design Engineer car il a la possibilité d’aller de l’idée à son expression visuelle, sa mathématisation, son codage, jusqu’à la mise en ligne.
La vision produit est donc fondamentale, centrale. Le “métier” de Product Design Engineer est d’ailleurs ouvert à tous ceux qui ont cette sensibilité et l’implication sur la technique qui est centrale en termes d’outil. C’est un enjeu pour les designers mais aussi les développeurs qui sont aussi dans le game sur ce territoire.
Pour moi le designer n’est pas mort (du moins son savoir-faire), loin de là, ce sont ses outils qui ont évolué, c’est l’ancienne façon de travailler qui n’a pas d’horizon. C’est justement son expertise produit qui le rend essentiel dans notre écosystème digital. L’idée, la vision, la créativité, la sensibilité, l’empathie n’ont jamais été aussi utiles.
C’est juste un pilote avec un avion qui va plus vite, plus loin.

Benoit Chopin


